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Ecole des conventions

Luc Boltanski (sociologue) et Laurent Thévenot (économiste), tous les deux enseignants à l’EHESS, ont essayé de comprendre comment un accord entre des individus avec des logiques différentes se mettait en place. Pour cela ils ont défini une typologie composée de six mondes différents constitués chacun par une cité idéale.
Chacune des cités idéales répond à des grandes caractéristiques de logique d’action.

Boltanski et Thévenot recherchent les fondements des accords et des désaccords et quels sont les actions des individus qui en découlent. Ils en déduisent que les désaccords consistent à contester l’ordonnancement de la situation et l’état de grandeur de quelqu’un et réclamer un réajustement des grandeurs.
La force de Boltanski et de Thévenot est de ne pas s’être arrêté à cette simple description mais d’avoir aussi étudier les terrains où les individus issus de cité idéale différente pouvait s’entendre.

Les cités

Les cités qu’ils définissent sont au nombre de 6. Afin d’établir leur modèle, ils vont construire leur typologie en prenant des stéréotypes issus de notre littérature ou de notre pensée philosophique. Ainsi chaque cité idéale est définie par une oeuvre philosophique et lui est associée un livre (proposant des principes de prudence) et 13 caractéristiques :

    • Etat de grand : Les grands êtres sont les garants du "principe supérieur commun", ils servent de repères et contribuent à la coordination des actions des autres.
    • Dignité des personnes.
    • Répertoire des sujets.
    • Répertoire des objets et des dispositifs : contribuent à objectiver la grandeur des personnes (diplômes, codes...).
    • La formule d’investissement : c’est le prix à payer..
    • Le rapport de grandeur spécifie la relation d’ordre entre les "états de grandeur". Il précisent la façon grand/petit et contribue au bien commun.
    • Les relations naturelles entre les êtres.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel.
    • L’épreuve modèle.
    • Le mode d’expression du jugement.
    • La forme de l’évidence.
    • Etat de petit et déchéance de la cité.

- La cité inspirée : c’est le principe de la créativité. La logique d’action est gouvernée par la volonté d’innover. L’ouvrage de référence est "La cité de Dieu" de Saint Augustin.

    • L’oeuvre philosophique : La cité de de Dieu, Saint Augustin.
    • Le guide : La créativité pratique, B. Demoy.
    • Principe supérieur commun : se soustrait à la mesure, le jaillissement de l’inspiration.
    • Etat de grandeur : spontanéité, se soustrait à la maîtrise, s’écarte du commun.
    • Dignité des personnes : désir de créer et inquiétude de la création.
    • Répertoire des sujets : le créateur est souvent méprisé.
    • Répertoire des objets et des dispositifs : relève de l’esprit et du corps.
    • La formule d’investissement : se défaire des habitudes, de la routine, se libérer de l’inertie du savoir.
    • Le rapport de grandeur : la singularité.
    • Les relations naturelles entre les êtres : le rêve, l’imprevu.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel : l’imaginaire.
    • L’épreuve modèle : l’aventure intérieure, le vagabondage de l’esprit hors des limites tracées.
    • Le mode d’expression du jugement : l’éclair de génie.
    • La forme de l’évidence : l’inspiration.
    • Etat de petit et déchéance de la cité : la tentation du retour sur terre, la routine.

- La cité domestique : c’est un principe de tradition et d’attachement à un corpus de règles liées au collectif. La grandeur est un état de dépendance d’où les personnes tirent l’autorité qu’elles peuvent à leur tour exercer sur d’autres. Les auteurs de référence sont Bossuet (le sacrifice du roi) et La Bruyère (la soumission du prince).

    • L’oeuvre philosophique : La politique de Bossuet.
    • Le guide : Savoir-vivre et promotion, P. Camusat.
    • Principe supérieur commun : relations personnelles, la hiérarchie, la tradition.
    • Etat de grandeur : bienveillant, avisé.
    • Dignité des personnes : aisance, bon sens.
    • Répertoire des sujets : supérieurs (le roi, le chef, la famille), inférieurs (le "je", le célibataire).
    • Répertoire des objets : préséance et règles de savoir vivre, cadeaux.
    • La formule d’investissement : le devoir.
    • Le rapport de grandeur : subordination, honneur.
    • Les relations naturelles entre les êtres : éducation et continuité de la tradition.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel : famille, les usages, les principes.
    • L’épreuve modèle : cérémonie familiale.
    • Le mode d’expression du jugement : le jugement est fait par celui qui est supérieur.
    • La forme de l’évidence : l’exemplarité.
    • Etat de petit et déchéance de la cité : le sans gêne et la vulgarité.

- La cité de l’opinion : c’est la reconnaissance sociale par un système de relations publiques.

    • L’oeuvre philosophique : Le Leviathan de Hobbes
    • Le guide : Principes et techniques des relations publiques, C. Schneider.
    • Principe supérieur commun : l’opinion des autres.
    • Etat de grandeur : la célébrité, la réputation.
    • Dignité des personnes : le désir de considération.
    • Répertoire des sujets : vedettes et leaders d’opinion.
    • Répertoire des objets et des dispositifs : un nom, une marque, une image.
    • La formule d’investissement : renoncer au secret.
    • Le rapport de grandeur : l’identification.
    • Les relations naturelles entre les êtres : l’influence et la persuasion.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel : l’image et l’audience.
    • L’épreuve modèle : la représentation de l’événement.
    • Le mode d’expression du jugement : jugement de l’opinion.
    • La forme de l’évidence : le succès, être connu.
    • Etat de petit et déchéance de la cité : banal et inconnu.

- La cité civique : La paix sociale et le bien commun reposent sur l’autorité d’un "souverain désincarné". Chaque membre de la cité possède "trois volontés différentes" : "la volonté propre de l’individu" qui tend qu’à son avantage particulier ; "la volonté commune des magistrats" qui se rapporte uniquement à l’avantage du prince et "la volonté souveraine" qui est générale tant par l’Etat considéré comme le tout, que par rapport au gouvernement considéré comme une partie du tout.

    • L’oeuvre philosophique : Le contrat social, Jean Jacques Rousseau.
    • Le guide : Pour élire ou désigner les délégués et La section syndicale, deux guides édités par la CGT.
    • Principe supérieur commun : prééminence du collectif.
    • Etat de grandeur : ce qui est réglementaire et représentatif, d’officiel.
    • Dignité des personnes : aspiration aux droits civiques.
    • Répertoire des sujets : le collectif et ses représentants.
    • Répertoire des objets et des dispositifs : les formes légales.
    • La formule d’investissement : le renoncement au particulier.
    • Le rapport de grandeur : adhésion, délégation et représentation.
    • Les relations naturelles entre les êtres : rassemblement pour une action collective.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel : l’Etat, les institutions représentatives.
    • L’épreuve modèle : manifester pour une cause juste.
    • Le mode d’expression du jugement : le verdict du scrutin.
    • La forme de l’évidence : les textes de lois, des statuts, des règles juridiques.
    • Etat de petit et déchéance de la cité : l’isolement et l’individualisme.

- La cité marchande : il y a un détachement vis-à-vis des gens et de soi-même afin que les objets servent de support aux transactions.

    • L’oeuvre philosophique : La richesse des nations, Adam Smith.
    • Le guide : Tout ce que vous n’apprendrez jamais à Harvard. Notes d’un homme de terrain, M. McCormack.
    • Principe supérieur commun : la concurrence.
    • Etat de grandeur : convergence des désirs qui expriment le prix.
    • Dignité des personnes : l’intérêt, le désir, l’égoïsme.
    • Répertoire des sujets : les concurrents, les clients.
    • Répertoire des objets et des dispositifs : la richesse, les objets de luxe.
    • La formule d’investissement : l’opportunisme, la liberté.
    • Le rapport de grandeur : la possession.
    • Les relations naturelles entre les êtres : relation intéressée et relations d’affaires.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel : le marché.
    • L’épreuve modèle : une affaire, un marché conclu.
    • Le mode d’expression du jugement : .
    • La forme de l’évidence.
    • Etat de petit et déchéance de la cité.

- La cité industrielle : c’est le principe de "l’objectivité des choses où se forment naturellement un système social". Pour SAINT SIMON l’on doit "considérer une association naturelle comme une entreprise industrielle".

    • L’oeuvre philosophique : Le système industriel, Saint Simon.
    • Le guide : Productivité et condition de travail, M. Pierrot.
    • Principe supérieur commun : efficacité et performance dans l’organisation
    • Etat de grandeur : ce qui est performant, fiable et opérationnel.
    • Dignité des personnes : le travail.
    • Répertoire des sujets : les professionnels (experts et spécialistes.
    • Répertoire des objets et des dispositifs : les moyens (outils, méthodes.
    • La formule d’investissement : le progrès.
    • Le rapport de grandeur : la potentialité à maîtriser.
    • Les relations naturelles entre les êtres : le fonctionnement régulier des êtres et des machines.
    • Les figures harmonieuses de l’ordre naturel : l’organisation, le système.
    • L’épreuve modèle : des tests, des mises en route, des réalisations.
    • Le mode d’expression du jugement : effectif et correct.
    • La forme de l’évidence : la mesure, la preuve de la régularité temporelle.
    • Etat de petit et déchéance de la cité : l’inefficacité.

Le tableau des critiques

- Depuis le monde de l’inspiration

    • vers le monde domestique : c’est la stabilité, les créateurs doivent être capables de remettre en cause les maîtres, alors que les maîtres sont la référence dans le monde domestique.
    • vers le monde de l’opinion : accorder de l’importance à l’opinion des autres, entraîne des discordes et des révoltes personnelles qui font taire l’imagination.
    • vers le monde civique : critiqué lorsqu’il prend des formes les plus instituées.
    • vers le monde marchand : la créativité n’est pas un produit commercial.
    • vers le monde industriel : c’est la rigidité de la routine, la "répétition instrumentée" qui fait obstacle à la créativité.

- Depuis le monde domestique

    • vers le monde de l’inspiration : le caractère instable de "laisser-aller", le manque de self contrôle.
    • vers le monde de l’opinion : le savoir-vivre a valeur pour lui-même sans faire l’objet d’un usage intéressé afin de séduire et de se faire des relations. La supériorité réelle est opposée au paraître. "On ne se donne pas en spectacle".
    • vers le monde civique : l’anonymat dans les lieux publics qui permet aux personnes d’être "inconvenantes", cette situation s’oppose au concept de "responsabilité personnelle".
    • vers le monde marchand : le marché corrompt les relations "tout ne s’achète pas", l’argent doit être subordonné au mérite.
    • vers le monde industriel : la mauvaise qualité les produits standard de l’industrie.

- Depuis le monde de l’opinion

    • vers le monde de l’inspiration : elle a une opinion singulière qui est aveugle à l’opinion d’autrui.
    • vers le monde domestique : le secret, "le caché". La "réputation" au sens domestique est nécessaire pour mettre en valeur la "célébrité" au sens de l’opinion publique.
    • vers le monde marchand : la compromission à laquelle la publicité expose lors de la formation de l’opinion.
    • vers le monde industriel : les techniciens ou les spécialistes coupés de la masse de ceux qui cherchent à s’informer.

- Depuis le monde civique

    • vers le monde de l’inspiration : la spontanéité et l’individualisme, car celui-ci mène à l’improvisation et la montée "d’une avant garde éclairée". L’inspiration est source de "déviations".
    • vers le monde domestique : le paternalisme lorsque le différend porte sur le caractère collectif ou personnel du conflit. Les divisions corporatistes.
    • vers le monde de l’opinion : l’opinion publique.
    • vers le monde marchand : le monde civique compose difficilement avec le monde marchand. Il critique l’individualisme. La définition des services publics se construit sur l’opposition critique à l’égard d’une définition du service marchand.
    • vers le monde industriel : la technocratie et de la bureaucratie.

- Depuis le monde marchand

    • vers le monde de l’inspiration : dans les affaires le "sang-froid" va à l’encontre de l’authenticité de l’inspiration.
    • vers le monde domestique : les spécificités, les attaches personnelles et les liens locaux sont des particularismes dont on doit se libérer pour accéder à un monde anonyme et sans frontières.
    • vers le monde de l’opinion : les biens extérieurs servent à régler la concurrence des appétits et à déterminer la mesure des grandeurs. Attache trop de prix à la célébrité.
    • vers le monde civique : l’un espace public qui tend à laisser dans l’ombre la relation aux autres. L’"ingérence de la justice" détourne "du face à face induit par le contrat".
    • vers le monde industriel : c’est la rigidité de ses outils, de ses méthodes qui s’adressent aux structures, aux organigrammes, aux systèmes. Le technocrate à tendance à faire de mauvaises affaires.

- Depuis le monde industriel

    • vers le monde de l’inspiration : l’incertitude "gâchis de l’improvisation" dû à l’imprévisibilité des activités, le geste inspiré de l’inventeur gène le fonctionnement de l’ordre industriel.
    • vers le monde domestique : trop lié à la tradition donc dépassé. C’est l’inefficacité des particularismes et l’incompétence "des petits chefs".
    • vers le monde civique : c’est l’inefficacité des procédures administratives et le coût des politiques sociales.
    • vers le monde marchand : la consommation ostentatoire des produits de luxe inutiles, l’imprévisibilité du caractère aléatoire des êtres marchands, des caprices du marché.

Les figures du compromis

Lorsque deux cités s’opposent il est toujours nécessaire de pouvoir les faire travailler ensemble dans l’entreprise. Il faut donc trouver un accord basé sur un compromis. Ce compromis se définit à partir d’un bien commun. Il suggère donc l’éventualité d’un principe capable de rendre compatible des jugements s’appuyant sur des objets relevant de cités différentes.

- Compromis engageant le monde de l’inspiration

    • avec le monde domestique : "la relation initiatique de maître à disciple" est l’aboutissement d’un compromis. Car il a expérimenté lui-même ce qu’il est appelé à transmettre, donc à devenir "maître" pour restituer.
    • avec le monde de l’opinion : ces deux mondes convergent vers le phénomène d’hystérie des fans par identification. "Les grands" sont des acteurs qui comprennent "les petits" en les personnifiant par le moyen de signes.
    • avec le monde civique : "la remise en cause" sous la figure de "l’homme révolté" dans un mouvement organisé accompagné de méthodes efficaces de mobilisation et où l’on peut s’appuyer sur une théorie scientifique de l’histoire politique. L’action révolutionnaire appartient aussi au monde inspiré, car sa légitimation repose sur "l’expérience vécue des travailleurs et sur leur prise de conscience", mais cette dernière doit être prise en charge par des porte-parole capables de mobiliser pour une action constructive. Les échanges entre ces deux mondes sont favorisés par les incertitudes qui pèsent sur les formes d’expression de la volonté générale et "l’appareil d’Etat".
    • avec le monde marchand : l’instabilité, l’incertitude et l’opportunité (savoir saisir sa chance). L’émergence d’un objet nouveau peut-être l’occasion de soutenir le compromis d’un "marché créatif " en mettant à profit le hasard. L’expression "la beauté n’a pas de prix" engage des compromis entre le monde marchand et le monde inspiré.
    • avec le monde industriel : la passion du travail rigoureux. La "découverte" (de l’inventeur) est le fruit d’un compromis entre l’intuition insolite et l’innovation efficace.

- Compromis engageant le monde domestique

    • avec le monde de l’opinion : entretenir des contacts, des relations avec les gens. C’est à l’occasion de réceptions, d’inaugurations que l’on peut "être vu" et lier de nouvelles connaissances. Les repas sont l’occasion d’inscrire la hiérarchie par le biais de la disposition des personnes autour de la table (les places d’honneur).
    • avec le monde civique : c’est le registre "des bonnes manières" et du "savoir-vivre". La maîtrise de cet art exige une correction envers les personnes importantes qui appliquent le règlement, par exemple les fonctionnaires.
    • avec le monde marchand : il y a une certaine confiance dans la relation. La notion de "service sur mesure". La "propriété" qui est à la fois le résultat d’une négociation marchande et d’une transmission via l’héritage.
    • avec le monde industriel : l’esprit et le savoir-faire maison, l’efficacité des bonnes habitudes, de la tradition.

- Compromis engageant le monde de l’opinion

    • avec le monde civique : la volonté de "toucher l’opinion publique". Le monde civique va faire appel à une célébrité pour défendre une cause. Enfin, dans le monde de l’opinion, la caution d’un "officiel" légitime un sujet ou une campagne d’adhésion.
    • avec le monde marchand : la notion "d’image de marque". Le monde marchand fait appel à travers la publicité à des "êtres renommés". Dans ces deux mondes, il s’agit de construire une image pour un produit ou pour une entreprise.
    • avec le monde industriel : la confection d’instruments permettant de mesurer l’audience d’une campagne. C’est le domaine des sondages qui mesure l’opinion.

- Compromis engageant le monde civique

    • avec le monde marchand : pas de compromis trouvé par les auteurs.
    • avec le monde industriel : la figure du travailleur à travers le droit social. L’efficacité du service public offre un exemple de compromis entre le monde civique et le monde industriel.

- Compromis engageant le monde marchand

    • avec monde industriel : l’entreprise crée un compromis entre un ordre réglé par le marché et un ordre fondé sur l’efficacité, le produit vendable en est la résultante.

Conclusion

Les disputes et les justifications qui en découlent sont des construits sociaux.

Il apparaît aussi clairement qu’il est illusoire dans une entreprise d’avoir recours à des idéologies manageriales unificatrices souvent soumises à des modes rapidement renouvelées (projet, excellence, qualité total, etc...).

De même des techniques de communication ne peuvent seules résoudre des conflits qui supposent un décodage approfondi des logiques d’action.


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